Dynamiques des pratiques, des appartenances et des paysages

Contexte

Les sociétés contemporaines, aux ‘Suds’ comme aux ‘Nords’, sont soumises à des bouleversements sans précédent d’ordre politique, économique, moral et environnemental. On observe notamment des recompositions sociétales profondes : nouvelles formes de lien social, flux d’informations, mobilités accélérées des populations et globalisation des modes de vie. En outre, les bouleversements biophysiques ont atteint une ampleur inégalée : déforestation, érosion de la biodiversité, dégradation des sols, pénurie d’eau et salinisation, pollutions diverses, changement climatique, etc. Ces mutations écologiques entraînent des reconfigurations sociétales de grande ampleur et qui parfois s’accélèrent: conflits sur les ressources (eau, terre, biodiversité, sous-sol…) et montée des accaparements (land/green/ocean grabbing), changements dans les formes de mobilité, de territorialisation (patrimonialisation...) et d’appartenance (autochtonie, ethnicisation...), tension entre l’effritement des solidarités et la création de nouveaux collectifs à différentes échelles, émergence de nouvelles pratiques (agro-écologie) et diversification des systèmes de production, transformation des risques et des incertitudes et de leur perception et gestion. 

Nous proposons d’étudier ces transformations sociétales et environnementales et notamment de mettre en perspective la manière dont ces transformations interagissent. On observe en particulier une recomposition continue des pratiques et des savoirs, des reconfigurations des appartenances (sociales, politiques, religieuses, etc.) et des attachements (aux lieux, aux paysages, aux environnements). La multiplicité et l’enchevêtrement de ces processus justifient de mettre en œuvre une approche couplée des dynamiques biophysiques et sociales.

Le thème aborde l’étude des transformations sociétales et environnementales face aux changements globaux en considérant le local aussi au travers de ses interactions avec les échelles nationales, régionales, internationales (voir les liens notamment avec le thème 3). Dans ce cadre, les changements globaux sont des facteurs externes, générateurs d’incertitudes et de risques, dont on analyse les effets sur les systèmes écologiques et sociaux (SES). Pour aborder cet objet d’étude complexe, nous proposons une approche considérant, dans un même espace, la diversité des points de vue, des appartenances et des attachements, la superposition des usages, des droits, des pratiques, ainsi que les manières dont se construisent les paysages. Articulant les questions environnementales aux enjeux de développement, ce thème s’inscrit dans plusieurs Objectifs de Développement Durable (parmi lesquels l’ODD 12 - Consommation et production durables, l’ODD 14 - Vie aquatique et l’ODD 15 - Vie terrestre).

Objectifs

L’objectif général est de décrire, comprendre et accompagner les processus contemporains de mutations sociales, les dynamiques écologiques et les interactions des phénomènes écologiques et sociétaux face à ce contexte de transformations multiples et en interactions. Il s’agit plus précisément de porter l’attention sur les pratiques et modes d’usage (ou de mise en défens) de la terre et de la mer, des écosystèmes et des ressources associées, en lien avec la construction des collectifs, des appartenances et des attachements. Ces orientations permettront entre autres de documenter les dynamiques des paysages terrestres et marins, les capacités de résilience des SES, la perception/gestion des incertitudes et des risques, les processus de patrimonialisation (patrimoines naturels/culturels, matériels/immatériels), ou encore les dynamiques des représentations, valeurs, savoirs et pratiques relatifs à l'usage et la gestion des ressources naturelles (e.g. agro-écologiques, halieutiques).

  1. Décrire et analyser les processus de construction/recomposition des appartenances et des formes de lien social (y compris entre humains et non-humains). Ce travail passe par l’analyse des ressources (matérielles, symboliques, discursives, cognitives, politiques…) mobilisées dans les processus d’identification, de patrimonialisation, d’expression d’attachements et de valeurs, en lien avec des enjeux religieux, politiques, mémoriels, économiques, écologiques… Ceci implique de prendre en compte autant les dynamiques de changement que les continuités et les permanences, et donc d’inscrire la réflexion dans des temporalités multiples, du précolonial au postcolonial. Il s’agira ainsi de comprendre comment les revendications patrimoniales, autochtones, identitaires, territoriales et environnementalistes sont reliées, et comment elles réorientent les pratiques locales au quotidien au regard des processus nationaux, régionaux, internationaux. Face aux multiples bouleversements contemporains. Cet objectif alimentera aussi la réflexion et le débat autour d’un “pacte” renouvelé dépassant le clivage nature-société (nouveaux militantismes, promotion de formes alternatives de production et de consommation...).
  2. Décrire et analyser les pratiques liées de manière directe ou indirecte à l’environnement et/ou à l’usage des ressources, et contribuant à la construction et à la transformation des paysages compris comme intégrant les dimensions socio-environnementales et culturelles. Cela suppose tout d’abord d’explorer à la fois les pratiques liées à l’exploitation et à la valorisation des milieux (agriculture, pêche, foresterie, extraction minière, chasse, cueillette, mais aussi écotourisme ou tourisme patrimonial), et les pratiques culturelles, symboliques, religieuses qui leur sont plus ou moins directement liées. L’ensemble de ces pratiques est intrinsèquement lié à la circulation et à l’hybridation de savoirs, de valeurs, de normes et d’expériences. Elle s’inscrit dans des paysages plus ou moins humanisés (et plus ou moins reconnus comme tels), aux trajectoires historiques et écologiques variées, paysages qu’elles contribuent à transformer. Cet objectif s’intéressera donc aussi aux formes passées et contemporaines d’adaptation, de résilience, d’innovation et à leurs inscriptions sociales et territoriales, ainsi qu’à leurs effets en termes de dynamiques de la biodiversité (et de ses représentations et modes de gestion - voir liens avec le thème 3), d’évolution des SES et de qualité écologique et de valeurs culturelles des paysages.
  3. Accompagner les processus de transformations des SES en produisant des connaissances partagées et en renforçant la compréhension des interactions entre processus écologiques et sociaux à différentes échelles spatiales et temporelles. L’un des enjeux est de développer des outils transdisciplinaires permettant l’explicitation, le partage et la co-construction de connaissances avec l’ensemble des acteurs parties prenantes dans la transformation des SES. En lien avec les thèmes 2 et 4, nous chercherons également à caractériser les effets de cet accompagnement sur les perceptions, les valeurs et les pratiques locales, en prenant en compte la diversité des échelles, des réseaux et des inscriptions territoriales des processus concernés.

Approche

Ce thème possède un fort potentiel pluridisciplinaire en rassemblant anthropologues, écologues, géographes, ethnobotanistes, agronomes et économistes. Tout en étant fortement ancré dans une échelle locale au travers de ses objets de recherche, ce thème aborde également ses questionnements au travers d’approches transcalaires (terrains multi-sites, analyse de réseaux, interactions entre niveaux d’action…) afin de comprendre les mutations en cours. De même, un élément novateur de ce thème est d’inscrire la réflexion sur un pas de temps long permettant à la fois de mieux caractériser le fonctionnement des systèmes écologiques et sociaux complexes mais aussi les causes et les conséquences des transformations actuelles en termes de résilience ou de résistance, de dynamiques des paysages ou de nouvelles constructions patrimoniales.

Dans ce cadre commun, le thème fera vivre la tension heuristique entre les approches centrées sur les acteurs individuels et collectifs et leurs interactions d’une part, et, d’autre part, les approches systémiques qui reconnaissent et prennent pour objet la pluralité des pratiques, des savoirs, des normes et des valeurs.

La focale sur les pratiques et les savoirs des acteurs nécessite de s’inscrire dans des démarches de coconstruction des dispositifs, de (co-)production des connaissances et d’accompagnement des processus d’innovation socio-environnementale et de changement des pratiques liées à aux différentes formes d’usage (exploitation, conservation, patrimonialisation…) de l’environnement et des ressources.

Les membres du collectif combineront - selon diverses modalités liées aux contextes disciplinaires ou inter/transdisciplinaires concernés - des approches empiriques qualitatives (analyse des processus, démarche ethnographique…) et quantitatives, des travaux de recherche action, des formes de modélisation (analyse de réseaux, systèmes multi-agents, viabilité), de simulation, d’expérimentation, et des outils cartographiques. L’interdisciplinarité large de ce thème en fera un lieu privilégié de mise en débat et d’avancement de la réflexion autour des différentes approches (centrées sur les acteurs/les systèmes, participatives…) et des notions à la fois communes et mobilisées en fonction de référentiels différents (acteur, paysage, connexion, attachement, mobilité, appartenance…).