Éthique et justice environnementales : enjeux et pratiques

Contexte

 

On assiste à la prise en compte croissante de l’environnement comme nouvel acteur politique, et ce sous différentes formes : la nature devient sujet de droit, doté d’une personnalité juridique, les références au lien à la terre, à Gaïa, se multiplient, y compris d’un point de vue constitutionnel, tout comme les débats sur l’animal comme être sensible. Ce mouvement de décentrement par rapport à une vision anthropocentrée va de pair avec une prise de conscience de la crise écologique actuelle et de son accélération, crise multiforme dont le changement climatique constitue l’expression radicale. 

Articulées à ces changements globaux, les dynamiques sociales et les enjeux de justice apparaissent hétérogènes et les réponses politiques souvent partielles voire contradictoires. On observe la montée en puissance de politiques qui se veulent plus inclusives et horizontales (participatives) dans lesquelles la pluralité se renforce et où les légitimités scientifiques et étatiques sont remises en cause par différents acteurs (paysanneries, autochtones, entreprises, etc.). Dans le même temps, la démocratie est parfois remise en cause en tant que régime politique capable de répondre efficacement à l’urgence environnementale et, plus largement, par une concentration des richesses et le renforcement du poids des acteurs privés globaux. Cette évolution s’accompagne de traductions juridiques nationales internationales de plus en plus contraignantes, et de la montée de régulations produites par des acteurs non-étatiques.

La lutte contre les inégalités environnementales et les formes d’action collective et de résistance développées face à différentes formes d’accaparements/spoliations des ressources et de dégradations de l’environnement ont contribué à remobiliser les questions de justice et d’éthique environnementales. Différents courants de pensées les ont abordées dans des optiques et des contextes variés, qu’il s’agisse des principaux débats de l’éthique environnementale (biocentrisme/écocentrisme, principe responsabilité…) ou de la notion de justice environnementale telle qu’elle émerge à la croisée des droits civiques et des questions de pollution industrielles dans les années 1970. Ils incluent désormais des objets, des échelles d’action et des cadres géographiques divers (notamment via l’écologisme des pauvres) et intègrent à la réflexion les enjeux de durabilité (équité de genre, intra et intergénérationnelle) et les interactions entre justice sociale, justice écologique et politiques de la reconnaissance. L’ensemble de ces courants amène aujourd’hui à revisiter les notions de commun, d’autogestion, de solidarité, mais aussi celles de vulnérabilité, de risque, d’incertitude, de violence et de résilience. 

Ces mobilisations, ces évolutions normatives et ces innovations théoriques concernent directement la pratique scientifique et partenariale. Si elles ouvrent à de nouveaux objets et de nouveaux terrains de recherche, elles transforment aussi les interactions entre acteurs et rendent d’autant plus nécessaire l’approfondissement de la réflexivité inhérente au travail du chercheur. Les modalités et les objectifs de la recherche doivent être explicités et discutés, en particulier dans la définition de solutions aux problèmes socioéconomiques et environnementaux. Les contributions du chercheur à l’analyse et à la caractérisation de nouveaux répertoires, pratiques et modes d’action plus justes et respectueux participent d’un engagement personnel et sociétal.

Objectifs

La compréhension de ce contexte mouvant et incertain, marqué par la montée d’inégalités pour partie directement liées aux questions environnementales ou ayant des effets environnementaux, passe par des analyses scientifiques pouvant articuler les différents enjeux identifiés et les dimensions multiples de la crise et des injustices environnementales. L’ambition de ce thème est ainsi de contribuer à la réflexion autour des problématiques relatives aux questions de valeurs, de justices et d’éthiques, notamment au regard de leurs enjeux environnementaux actuels envisagés à différents niveaux d’organisation.

  1. Caractériser et analyser les situations d’inégalité et d’injustice environnementale, ainsi que les modes d’action et les registres de justification (moraux, éthiques, mémoriels, normatifs, cognitifs) produits et mobilisés par les acteurs dans les controverses et les conflits à dimension environnementale (incluant les situations de crise et d’urgence écologique et prenant en compte la pluralité des représentations et savoirs sur l’environnement). Ce travail va de pair avec la caractérisation des acteurs humains et non-humains en présence et de leurs interactions et interrelations. Il est aussi nécessaire de décrypter les usages des notions associées à ces registres par les acteurs sociaux étatiques et non-étatiques (chercheurs inclus) et leur portée. Comment s’articulent l’individuel, le commun et le collectif en fonction de ces différents discours ? Quels sont les liens entre politique de la reconnaissance et (in)justice environnementale /sociale ? Quelles sont les formes d’action collective imaginées et mises en actes par les différents groupes sociaux sous contrainte environnementale et en matière d’accès aux ressources naturelles ?
  2. Articuler analyse scientifique et réflexivité. Il s’agit d’expliciter la dimension normative des objets et des concepts étudiés et de se positionner en tant que chercheurs dans les arènes de la justice environnementale. Il s’agit aussi d’identifier les conséquences de ces positionnements en matière de choix de thématiques scientifiques, de concepts mobilisés et de pratiques de recherche. Alimentée par ce thème, la réflexion sur l’articulation normativité/réflexivité sera au coeur du projet d’ensemble de l’UMR.
  3. Apporter un appui aux acteurs impliqués dans ces enjeux éthiques et de justice environnementale dans le cadre d’une recherche-action et/ou impliquée/appliquée, sur la base de cette posture réflexive et à la lumière des travaux empiriques conduit au sein de l’UMR. Il s’agit entre autres de contribuer, à partir de la capitalisation d’expériences et de savoirs transdisciplinaires, aux controverses scientifiques et aux manifestations citoyennes en matière de justice environnementale.

Approche

L’orientation de ce thème sera résolument inter et transdisciplinaire, au croisement d’approches centrées sur la production par les acteurs de normes (dont les normes juridiques), de savoirs sur l’environnement, et sur l’analyse de ce qui est « acceptable » ou non, dans une optique d’« économie morale ». Au-delà, Il s’agira de donner corps, d’un point de vue méthodologique, à la notion d’humanités environnementales via la question de justice et d’éthique, en associant chercheurs en sciences de la société et de la nature, juristes et philosophes. Ce travail mobilisera des références théoriques existantes (sociologie pragmatiste, institutionnalisme historique, écologie politique, anthropologie du développement/de l’environnement, approches pluralistes du droit…). 

Les entrées empiriques suivantes seront explorées et analysées :

  • Analyser les processus de production, de légitimation et de réception des référents éthiques et moraux et des régimes de justice relatifs aux enjeux identifiés, enjeux directement environnementaux ou ayant des effets environnementaux, mobilisant une pluralité de savoirs et de représentations
  • Analyser les formes contemporaines de mobilisation et d’action collective répondant à ces enjeux
  • Analyser les usages, les effets et les discours de justification des (nouvelles) technologies mises en œuvre dans la gouvernance des ressources, les formes d’extractivisme, la gestion de l’environnement et la conservation de la nature
  • Caractériser/formaliser des réseaux d’interdépendance entre usagers humains et non humains simultanément consommateurs et producteurs de ressources situées sur des espaces enchâssés les uns dans les autres
  • Analyser les tensions, controverses et conflits marqués par la pluralité de normes et de valeurs divergentes, et leurs répercussions sociétales et environnementales
  • Appréhender les dynamiques du droit et les formes de la juridicité en contexte de pluralisme juridique, normatif, institutionnel multi-scalaire
  • Développer des méthodologies, notamment participatives (jeux de rôle, théâtre, cartographie participative, etc.), permettant de faire exprimer individuellement et collectivement les notions de justice et les sentiments d’injustice et en identifier les composantes et les connexions éventuelles avec l’environnement
  • Penser l’engagement comme dimension de l’activité scientifique 
  • Adopter une démarche réflexive dans nos interactions avec les acteurs
  • Rapprocher les analyses scientifiques sur l’éthique des pratiques de formation/de recherche/de vie dans l’UMR.